"LE TÉMOIN :
Roger Piantoni : « Si on avait joué à onze contre le Brésil... »
lundi 18 février 2002 - 16 h 13 - Nicolas PUIRAVAU
L'ancien rémois Roger Piantoni avait manqué sur blessure la Coupe du Monde 1954. Présent en 1958, malgré une appendicite, Piantoni revient sur l'épopée des Bleus et sur la performance du Brésil, vainqueur final de l'édition suédoise.
Roger Piantoni, que représentait pour vous la possibilité de disputer une Coupe du Monde en 1958 ?
Je pense qu'à n'importe quelle époque, que ce soit en 1930 pour M.Laurent ou pour la génération actuelle, jouer pour l'équipe de France est un truc extraordinaire. Le truc de ma vie. Ensuite, faire la Coupe du Monde, c'est l'aboutissement d'une carrière. Je n'avais pas fait 1954 parce que j'avais été blessé trois mois avant le Mondial lors d'un France-Italie à Colombes. J'avais pris un coup dans la région lombaire qui avait occasionné une sciatique et j'étais hors du coup.
L'année 1958 s'avère être une année très importante dans votre carrière...
1958 a été une année très faste. Avec Reims d'une part, nous avons gagné le championnat et la Coupe de France. Puis, il y a eu la Coupe du Monde.
On a l'impression qu'en 1958, vous formiez une bande copains...
C'est vrai. De toute façon, nous sommes restés une bande de copains puisque nous continuons de nous voir. Ça fait un peu « has been » maintenant mais ça prouve que c'était vraiment une équipe de copains qui partait là-bas. Il faut dire que cela faisait quelques années qu'on avait pratiquement toujours la même équipe de France. Depuis 1952-53, avec des interruptions comme la mienne en 1954, c'était la même formation. Ça a continué par la suite. La base de l'équipe de France de 58 jouait déjà ensemble depuis quelques années.
« On sentait qu'il y avait quelque chose dans cette équipe »
La presse de l'époque affirmait : « ce sont les premiers partis (NDLR : Les Tricolores partent en stage pendant une vingtaine de jours avant le Mondial), ce seront les premiers rentrés. » Qu'est-ce qui justifie ce manque de confiance ?
C'est le même manque de confiance qu'il y a eu avant 1998 pour Aimé Jacquet. Personne ne comprenait que lorsqu'il y a préparation, il y a forcément un manque de concentration en dehors du travail demandé. Il y a un manque de concentration pour le résultat du match. Que ce soit à notre époque où en 1998, certains journalistes ne comprenaient pas cela. Pour eux, pour aller à la Coupe du Monde et faire des résultats, il fallait impérativement avoir des résultats avant. Ce qui est faux ! La preuve : 98 l'a prouvé comme 58 l'avait fait.
Quel a été le changement entre 1954 – où la préparation n'avait pas été bonne – et 1958 ?
J'avais entendu parler de 54. La préparation semble avoir été émolliente. La leçon a été tirée. Un mois avant le début de la Coupe du Monde, il y a eu une préparation rationnelle pour pouvoir être prêt le jour J. Il y a eu du travail en Suède. Cela a porté ses fruits. D'après notre préparation physique et morale qu'on a fait en Suède, on sentait qu'il y avait quelque chose dans cette équipe. Dans les matchs de préparation, il y avait eu de bons résultats, comme battre l'Angleterre, battre l'Espagne chez elle, faire nul contre la grande équipe de Hongrie. Tout ça prouvait qu'il y avait un potentiel dans cette équipe. La seule interrogation, c'était les Paraguayens. Nous ne les connaissions pas. Un point d'interrogation qu'on avait raison de se poser puisqu'on était mené à la mi-temps face à eux (3-2). Mais par la suite, on ne doutait plus du tout de nous...
... car vous l'avez emporté 7 à 3. Ensuite vous perdez contre la Yougoslavie, cela aurait pu créer une cassure...
Absolument. Contre le Paraguay, notre deuxième mi-temps avait été probante. Marquer cinq buts en une période montrait qu'il y avait du répondant technique et moral. Contre la Yougoslavie, c'est certainement un des meilleurs matchs que nous avons fait dans cette Coupe du Monde. C'est passé inaperçu à cause de notre défaite (3-2). Mais c'était un de nos meilleurs matchs, face à une grande, grande équipe de Yougoslavie, avec des individualités de premier plan. La perspective du match que nous avons fourni nous permettait, malgré la défaite, de croire que nous pouvions faire quelque chose.
« La blessure de Vava sur Jonquet était volontaire »
Quels souvenirs gardez-vous des rencontres face à l'Ecosse puis contre l'Irlande du Nord ?
Contre l'Ecosse, il nous fallait absolument un résultat positif pour passer. Il y a donc eu une petite crainte, un petit stress au départ mais nos qualités morales ont porté leurs fruits face à l'Ecosse. C'était une équipe assez difficile à jouer. Par contre, contre l'Irlande du Nord, on a profité du fait qu'ils ont joué un match de plus : ils avaient de la fatigue supplémentaire. On a en a profité au maximum.
Il y a ensuite cette fameuse demi-finale contre le Brésil. Comment avez-vous préparé ce match ? Craigniez-vous cette équipe ?
Oui, bien sûr. Le Brésil c'est le pays du football. On connaissait les artistes brésiliens. Nous savions que nous allions avoir un match très difficile à fournir. Mais nous avions abordé ce match malgré tout dans de bonnes conditions. La preuve, c'est que Just Fontaine a égalisé. A ce moment-là, vous savez que les Sud-américains quand ils commencent à sentir une certaine résistance - d'autant que c'était le premier but qu'ils encaissaient dans cette Coupe du Monde - ils deviennent un peu méchants, vindicatifs, agressifs dans le mauvais sens du terme. La preuve, c'est que la blessure de Vava sur Jonquet était volontaire. Il n'a peut-être pas voulu lui casser la jambe mais le geste qu'il a fait est un geste anormal sur un terrain de football.
Cette blessure a été le tournant du match (NDLR : Jonquet ne pouvait être remplacé)...
Oui parce que peu de temps après, on prend le deuxième but. Il a fallu remanier la défense. Ça nous a un peu désorganisés. Enfin, je dois dire qu'on ne saura jamais quel aurait été le résultat si nous avions pu jouer à onze. Mais quand même, les deux meilleures équipes que le Brésil ait possédées étaient celles de 58 et de 70.
« Pelé était et est toujours le numéro 1 »
Un Brésil où est apparu Pelé. Avez-vous tout de suite vu en lui le grand joueur qui allait marquer l'histoire ?
Pas encore à ce moment-là. Il y avait des joueurs dans cette équipe du Brésil qui s'appelaient Vava, Garrincha, Didi, Djalma Santos, Bellini. Par la suite, Pelé est devenu le grand joueur de l'histoire de la Coupe du Monde. D'ailleurs, il en gagne trois. Individuellement, il avait toutes les qualités : toutes ! Vitesse, vivacité, dribbles, coup d'½il, physique, détente, jeu de tête : le complet. Pour moi, il était et est toujours le numéro 1.
Quel a été votre accueil à votre retour, l'effervescence ne devait pas être la même qu'en 98...
Non. L'équipe de France en 98 a réussi un parcours extraordinaire. Avec la télévision, ça a concerné tous les Français. Nous, ça a concerné les aficionados du football. En 98, les grands-mères de 70 ou 80 piges descendaient dans la rue. Nous, nous n'étions connus ni des femmes ni des grands-mères, c'est pour vous situer la différence.
Quelle a été l'influence de vos entraîneurs, Nicolas, Snella et Batteux sur votre parcours ?
La préparation avec l'entourage de gens d'une grande compétence comme Paul Nicolas, Albert Batteux et Jean Snella, qui étaient considérés comme les meilleurs techniciens français de l'époque, a été exemplaire. Il y avait une affinité entre eux et nous car nous pratiquions le même type de football. Auparavant, nous jouions à l'anglaise tandis que nous, nous jouions un football plus créatif, plus spontané, un football champagne."
"Le Brésil campeao !
lundi 18 février 2002 - 15 h 51 - Nicolas PUIRAVAU
Le Brésil décroche en Suède son premier titre de champion du Monde. Dans une édition suédoise de haut niveau, les coéquipiers du jeune Pelé se sont montrés plus forts que tout le monde, y compris la Suède et la France, pourtant emmenée par un insatiable Just Fontaine.
Toujours plus populaire, la Coupe du Monde 1958 a vu le record de pays participant aux éliminatoires exploser (51 en tout). Finalement, ce sont seize équipes qui se rendent en Suède. Parmi elles, on retrouve la France, l'Argentine (après un break de 20 ans) et l'URSS (première participation). Le coup de maître est réalisé par les équipes de Grande-Bretagne : l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande du Nord et la Pays de Galles sont au rendez-vous. Le Brésil, lui, débarque avec la ferme intention de décrocher son premier sacre. Placés dans un groupe extrêmement difficile (Angleterre, URSS, Autriche et Brésil), les Sud-américains montrent qu'ils sont bien en jambes en se qualifiant pour les quarts de finale sans sourciller.
Lors de ces quarts de finale, la Grande-Bretagne n'a plus que deux pays qualifiés : « bye-bye » l'Angleterre et l'Ecosse, « hello » l'Irlande du Nord et le Pays de Galles, qui accompagnent la France, le Brésil, la Suède, la Yougoslavie, l'URSS et la RFA. Mais au terme de ces quarts, les espoirs de nos voisins d'Outre-Manche sont réduits à néant. Les Tricolores de Just Fontaine et Raymond Kopa balaient l'Irlande du Nord (4-0), alors que les Gallois mangent la poussière face aux Brésiliens où brille déjà un jeune joueur dénommé Pelé. A domicile, la Suède réussit un bel exploit en sortant l'URSS. La Yougoslavie, elle, s'éteint face à la RFA.
Le monde découvre Pelé
Du coup, les solides équipes de Suède et d'Allemagne sont invitées à se rencontrer le 24 juin à Göteborg alors que les artistes Français et Brésiliens ont rendez-vous à Stockholm. Poussés par leur public, les Scandinaves vont vite prendre la mesure d'une formation allemande déclinante. Les hommes de l'inusable Sepp Herberger abandonnent face aux locaux leur titre obtenu quatre ans plus tôt en Suisse. Le nom de l'adversaire des Suédois : les Brésiliens bien sûr. S'ils concèdent leur deux premiers buts du tournoi face aux Français (réalisations de Fontaine et Piantoni), les joueurs de Feola vont faire la différence après la grave blessure de « Bob » Joncquet, agressé en première période par Vava. Réduits à dix (les changements sont interdits), les Bleus s'essoufflent. Ils sont achevés par Pelé, auteur de trois buts.
Éliminés avec les honneurs, les Français vont finir en beauté face à l'Allemagne de l'Ouest lors du match de classement. Au cours du carton (6-3) réalisé, Just Fontaine entre dans la légende : auteur de quatre buts, le Rémois porte son total final à 13, record en la matière (NDLR : Il détrône le Hongrois Kocsis, 11 buts en 1954). Lors de la finale, l'autre star de ce mondial, Pelé, réussit un doublé. A 17 ans, le joueur de Santos va décrocher - avec ses partenaires - le titre que tout un peuple attend depuis 1930. Face aux Suédois, les Brésiliens tremblent six minutes, le temps nécessaire à Vava pour égaliser après l'ouverture du score de Liedholm. S'ensuit un petit festival brésilien symbolisé par un but magique de Pelé qui, après un coup du sombrero sur Gustavsson, marque d'une jolie reprise de volée... Finalement, Pelé, encore lui, ferme le ban à la dernière minute : la Seleçao l'emporte 5 à 2 et peut lever la Coupe Jules Rimet. Un Jules Rimet qui n'a pas assisté au sacre brésilien. Le créateur du Mondial s'est éteint en 1956."
Dans les coulisses de la Coupe du Monde 1958
Dans l'ombre de Jules Rimet :
La Coupe du Monde en Suède sera la première qui se déroulera en l'absence de Jules Rimet. Le créateur français de la Coupe du Monde s'est éteint le 16 octobre 1956 à Paris à l'âge de 83 ans.
Justo Fontaine à la pêche... aux buts :
Arrivés les premiers en Suède, les Tricolores avaient emmené avec eux leurs cannes à pêche, à l'image de Just Fontaine, histoire de meubler les temps morts. Plus que des poissons, Justo aura plutôt réussi un belle prise en terme de buts (13 au total).
L'Angleterre diminuée :
L'équipe d'Angleterre est arrivée diminuée en Suède. Le 7 février 1958 à Munich, l'avion de l'équipe de Manchester United s'est écrasé au décollage. Huit joueurs de l'équipe d'Angleterre – dont trois titulaires – périssent dans cet accident qui fait au total 33 victimes.
La première à la télé :
Pour la première fois, la Coupe du Monde de football est retransmise à la télévision. Si les caméras ont fait une première apparition en Suisse en 1954, c'est la première fois que la diffusion de l'évènement est mondiale !
L'Uruguay et l'Italie absents :
Les deux premiers champions du monde ne sont pas du voyage en Suède. L'Italie a été éliminée dans le groupe VIII lors des éliminatoires par l'Irlande du Nord. La Céleste, elle, s'est inclinée face au Paraguay à Asunción sur le score de 5 à 0. Du coup, ce sont les Paraguayens que les Français ont retrouvé sur leur chemin au premier tour.
Un bon total de buts :
Cent-vingt-six buts, soit 14 de moins qu'en 1954. L'édition suédoise a été prolifique, surtout grâce aux Bleus de Just Fontaine. La France a en effet marqué 23 buts lors de ce Mondial. A noter que la moyenne de but marqués par match chute tout de même en quatre ans de 5,6 à 3,6.
Appendicite pour Piantoni, prison pour Wisniewski :
Dur retour pour les Bleus. Roger Piantoni, victime d'une appendicite qui l'a amoindri lors de la demi-finale face au Brésil, est rentré immédiatement après la défaite pour se faire opérer. Quand à Maryan Wisniewski, de retour en France, il a passé quelques jours au trou. Le joueur qui effectuait son service militaire a été puni pour être rentré en retard à la garnison !